RELATION
de l’HOMME et de la MACHINE
CONFERENCE de Michel SUTTER : Brest 2003
Médiateur : Françoise FONTENAILLE
Paru dans « SOUFFLE D’AMITIE » N°38
de Décembre 2004

La
technique a beaucoup évolué : mais un patient
si il veut une machine, il désire être accompagné,
écouté, il veut savoir, comprendre afin
d’accepter au mieux la maladie et son traitement.
D’où
la nécessité d’allier la technique
avec certaines notions des sciences humaines, car si les
traitements sont bien connus, bien codifiés, efficaces,
se pose alors le problème de l’acceptation
et de l’observance.
« La machine » : il s’agit du terme
souvent employé par les patients. Elle peut se
définir comme l’appareil qui supplée
aux fonctions vitales de l’organisme, c’est
un objet technologique qui s’anthropomorphise dans
le discours d’un patient dont il assure la survie
lorsqu’on évoque sa présence, son
influence, voire l’opposition à son égard.
L’avenir sera le mariage du biologique et de l’électronique,
c'est-à-dire l’interface ultime, la connexion
électronique greffée dans la chair de l’homme,
mais nous n’en sommes pas encore là.
La
machine est conçue à l’hôpital.
Elle est importante, c’est le plateau technique
qui contribue au prestige des établissements. La
technique rassure les familles et prouve que tout a été
fait pour soigner et guérir.
Le
soignant est souvent fasciné par la technique et
une preuve en est le choix des services de réanimation
par les jeunes infirmières. Le médecin et
l’équipe soignante devant la machine ressentent
le devoir de s’invertir et de tout faire pour sauver
le patient et ne pas rester spectateur. Il existe un peu
une ivresse de victoire pour le soignant « la haute
technologie attire, captive, hypnotise et trop souvent
on perd de vue l’objet des combats que l’on
mène et qui est un sujet ».
Il
y a un risque d’oubli derrière la machine
« La technologie a créé
une situation humaine inédite, à laquelle
les médecins, les soignants nouveaux apprentis
sorciers ne sont pas encore en mesure de réagir
de façon adéquate quant à l’aménagement
de l’abord relationnel ».
Le soignant est obnubilé par la machine et ne regarde
par le patient.
La
machine à domicile : elle est le
lien entre l’hôpital et le domicile. Elle
reste le symbole de la présence médicale
et en plus le témoin permanent de la maladie. Le
terme de couple « patient-machine » est souvent
utilisé bien qu’il ne s’agisse pas
d’un vrai couple, car dans un couple l’essentiel
est la notion de relation humaine alors que là
la relation est matérielle, non réciproque,
sans consentement mutuel, avec un appareil qui fait une
intrusion forcée non souhaitée.
La
machine modifie la perception et la représentation
du corps. Il existe deux manières de le dire, certains
disent être robotisés, déshumanisés,
d’autres retrouvent la position ombilicale : la
machine et le tuyau de raccordement sont assimilés
au corps de la mère et donc au cordon :
Quatre
positions sont évoquées dans le discours
du patient :
• la dépendance à la technique avec
parfois rejet et refus du traitement
• l’angoisse, la peur de la panne et l’aggravation
• une destruction de l’image de soi-même,
une sensation de déchéance physique, difficile
à supporter dans le monde actuel où il faut
plaire, être beau, répétés
sans cesse par les médias nous sommes dans un monde
du paraître
• d’incompréhension, d’indisponibilité,
de solitude, le patient se retirant de la vie sociale
(ou son entourage s’en éloignant)
Par
contre se forme un attachement à la machine. Elle
fait partie de la famille, est sécurisante. Elle
est source de vie, apportant l’air, l’oxygène.
La machine s’impose dans la famille, le couple.
L’autre est exclu du triangle « patient-médecin-machine
». L’autre est victime des désagréments
de la technique (le bruit par exemple). Il est soumis
aux mêmes angoisses que le malade (la panne) sans
en tirer de bénéfices. Souvent pour se protéger
il prend au sein du couple le rôle de l’assureur
surveillant la machine. Le conjoint peut accepter le traitement
mais en le contestant (l’oxygène est dangereux,
il ne faut pas en faire autant..) Les plaintes portent
sur le bruit, le souffle (fuite de masque PPC) et sur
la place car la machine fait irruption dans un endroit
intime de la vie du couple : la chambre à coucher.
La machine est une intruse, une rivale. Refusée,
rejetée par le conjoint elle peut mener à
une séparation symbolique « chambre à
part ». Le conjoint court deux risque : rejeter
ou surprotéger.
Les
pistes de solution : « le Psy »
ou « Psy », pour Monsieur Sutter ce n’est
pas la meilleure. « Le plus souvent ce n’est
pas d’un spécialiste dont le patient a besoin
mais d’un interlocuteur capable d’humanité,
capable de s’associer à ses côtés,
de maintenir un lien régulier, de lui renvoyer
une image positive de lui-même, d’être
à l’écoute de sa souffrance de sa
révolte, et de ses silences ». L’écoute
est un facteur essentiel « Ecouter c’est dire
à quelqu’un tu es important pour moi, tu
es intéressant, je suis heureux que tu sois là,
je suis disponible à ta présence, je suis
touché parce que tu es, ce que tu dis » ou
« même si je n’ai pas forcément
de réponse à te donner je t’écoute,
je suis là » !
Grâce
à ces témoignages « d’amour
» pour conclure, une dernière citation :
« Nous oublions que les machines peuvent tout donner
sauf l’élément le plus indispensable
à la vie : l’amour. La vie ce n’est
pas seulement de l’air, un respirateur peut le fournir,
mais sans rien apporter d’autre, nul sentiment n’enrichit
le goutte à goutte d’une alimentation intraveineuse.
Certes une machine sans âme peut prolonger une vie,
mais une vie sans amour vaut-elle la peine d’être
vécue ? »