TU
REMARCHERAS !
Comment par la volonté et le courage on
peut se relever.
Dans tout le pays, et entre autre, dans ma commune de
Bissy, des enfants tombaient comme des mouches. Cela se
passait en août 1955, le vaccin du Dr SALK, contre
la poliomyélite, n’était pas encore
disponible. J’avais
13 ans. La paralysie avait envahi mon corps à 90
%. Les muscles avaient « fondus ». C’était
la forme bulbaire de la maladie : la pire de toutes ;
celle qui s’attaque au système nerveux central.
J’aurai
des séquelles toute ma vie !
J’ai été hospitalisé à
Chambéry, 6 mois. Pour faire tomber la fièvre,
on m’avait allongé dans une baignoire remplie
d’eau froide. Chaque jour, je faisais de la rééducation
fonctionnelle ; le personnel croyant bien agir, m’encourageait
à me tenir debout, à marcher. J’y
arrivais progressivement, mais à quel prix ! chutes
fréquentes, lunettes cassées, douleurs aux
genoux etc. car autour de moi, il semblait que personne
n’avait idée de l’étendue de
mon handicap. Pour preuve, les médecins et les
kinésithérapeutes m’ont laissé
marcher sans corset orthopédique. Résultat
: importante scoliose.
Plus tard il faudra m’opérer de la colonne
vertébrale. Une première fois à Montpellier
en 1956 (consolider les lombaires par prélèvement
d’os sur les tibias) et une deuxième fois
à Lyon, Centre des Massues, dix ans plus tard (greffe
des dorsales avec 2 grandes tringles métalliques,
suivant la méthode Harington (USA) )
Auparavant,
élongation pendant 3 mois, jour et nuit, dans un
plâtre muni de 2 vis latérales (c’était
terrible).
Au
cour de l’hiver 1956, mon père seul, en train,
m’avait accompagné à Lamalou-les-Bains
(34) dans un centre de rééducation fonctionnelle,
j’y suis resté 7 mois.
Exercices en salle, en piscine, puis massages : j’étais
bien occupé et l’ennui rare.
De plus, j’étudiais pour me présenter
(1957) allongé sur un chariot plat, au certificat
d’études primaires, la réussite à
l’examen m’avait dopé.
Lorsque cette période languedocienne s’acheva,
je marchais sans canne, mais peu rassuré il est
vrai. Je suis parfois en perte d’équilibre,
et tombe spontanément sur les genoux ou tout de
mon long, le visage au sol (devant « tout le monde
», l’humilité est mise à l’épreuve
!)
Estimant
que d’autres progrès pourraient avoir lieu
en dehors du centre, on m’envoya près de
Grenoble dans un centre de formation professionnelle (oct.
1957) géré par l’Association des Paralysés
de France (APF). Je serai comptable !
Après
3 ans d’études, j’ai tout réussi,
examens et concours professionnels.
Ensuite tout naturellement je me suis jeté dans
la « bagarre », je voulais travailler : mon
autonomie dépendrait de mes ressources, c’était
en 1960, j’avais 18 ans.
Mon identité était déterminée
avant tout, par un certain conformisme et une volonté
d’accéder aux normes sociales fondées
sur le travail et la vie de famille.
J’allais vite trouver un emploi de bureau, dans
une maison de négoce en vins (15 personnes) 1960-62,
puis un poste de comptable chez un concessionnaire de
tracteurs agricoles (20 personnes) 1963-66, et enfin,
comptable (position maîtrise) dans une usine (250
salariés) filiale de Péchiney à l’origine,
puis cédée à une firme allemande
dans le même créneau : fabrication de composants
d’assemblage, leader en Europe, 1967-1996.
Je n’ai pas eu de problèmes majeurs dans
le domaine de la rentabilité, il faut savoir, qu’étant
handicapé il faut toujours en « faire »
plus. Cela, je l’ai compris plus tard.
Je n’ai pas eu le temps de m’écouter,
ni d’avoir des états d’âme. Je
me suis « traité » assez durement.
J’ai
une voiture à embrayage automatique pour mes déplacements.
Après 29 années de présence dans
cette société, et globalement 36 années
de travail, j’ai été admis en retraite
d’invalidité à 100 %. Le syndrome
post-polio est un révélateur de problèmes
évoluant depuis longtemps, et apparaissant au moment
où les possibilités de compensation sont
saturées du fait du vieillissement. En effet, le
handicap physique oblige les polios à solliciter,
plus qu’une autre personne valide, leur système
ostéo-articulaire et musculaire, et à accroître
les efforts nécessaires pour réaliser une
tâche. A présent, je m’aide d’une
canne pour marcher.
Je
me suis marié et j’ai fondé une famille,
abritée dans une maison traditionnelle de plein
pied que j’ai fait bâtir moi-même (1976-77),
démarches administratives, emprunts, plans, achat
des matériaux et construction par des « pro
» recrutés auprès de mes relations.
A l’heure actuelle, libéré des contraintes
professionnelles, je m’occupe, à mon rythme
(ventilation nocturne avec masque nasal) de l’entretien
de ma maison, je suis aussi bénévole actif
à l’APF.
Il
est important que je « soigne » ma santé
(cures thermales, vélo d’appartement, kiné).
Je ne peux pas faire de ski, des randonnées, du
vélo, c’est regrettable, mais d’autres
satisfactions majeures seront venues gommer ces frustrations
(vision, attitudes dans la vie « autre »)
Et
puis l’avenir ? et bien comme tous mes contemporains,
lorsqu’il faudra fermer mon « parapluie »,
je m’exécuterai, c’est obligatoire
!
Jacques
TOCHON : Membre de l’AMIRA
Chevalier dans l’ordre National du Mérite
(1998)
Bissy – Chambery
Paru dans « SOUFFLE D’AMITIE » N°39
de Juin 2005